2007-Écriture conte fantastique(animé par Pierre Danger)
ANDRÉ YOUX
LE NAEVUS
« Juste un formulaire à remplir pour l’assurance du prêt», fit Marc Martin en tendant le document à la dermatologue.
« Très bien, mais de quoi s’agit-il ? »
« Oh ! Trois fois rien, une petite tache de naissance que le médecin conseil a relevé sur mon coup de pied gauche, là vous voyez, fit Marc en baissant sa chaussette pour faire apparaître une marque café au lait de la grosseur d’une noix. »
« Ah ! Un naevus ! », Fit la dermatologue, une brune piquante, dans un bon sourire,
« Vous voyez, fit Marc en se rangeant tout naturellement à l’optimisme affiché de la praticienne, encore de la paperasse pour rien ! »
« Mouui! Détrompez vous, cher Monsieur, pour un naevus commun, peut-être mais le vôtre présente sur le pourtour certaines caractéristiques qui font penser à un naevus polymorphe, quoique seule une biopsie pourrait nous dire… »
« Et alors ? » s’enquit Marc d’une voix faible en s’enfonçant légèrement dans son fauteuil,
«Dans ce cas, c’est assez létal, voyez-vous. Une calamité pour la dermatologie ! Au décès du sujet, on constate que le naevus polymorphe est resté quasiment intact alors que la généralisation interne a été quasi foudroyante…Encore faut-il établir le lien, c’est pour cela que souvent seule l’ autopsie… » poursuivit-elle-t-elle d’une voix à peine audible comme si elle se parlait à elle-même…
Devant la mine défaite de Marc, elle ajouta, dans un éclat de rire : “Bon ! Pitié pour la sécu! On va laisser tomber la biopsie ! Je vais vous faire une fleur et remplir votre papier. »
Et tout en cochant machinalement les cases, elle poursuivit : « Vous savez, à tout prendre, il y a des fins plus tristes… Celui du naevus polymorphe est l’un des cancers les plus rapides et les moins douloureux du monde Pas de terreur inutile puisqu’ il est indécelable et que l’ hospitalisation ne dépasse pas une poignée d’heures. »
« Et quelles chances ai-je de…? », risqua Marc d’une voix blanche se remémorant avec effroi la leucémie foudroyante de Cheucheu, un bon copain de régiment liée, disait-on, à une surexposition enfantine au soleil d’Australie.
La dermatologue ne se départit pas de son air moqueur et prit tout son temps pour répondre. Elle semblait beaucoup s’amuser:
« Ah! Je savais bien que je réussirais à vous faire peur ! A peu près autant de chance d’en mourir que d’ être assommé par une météorite !
A ce point de ma carrière, sur dix à quinze mille patients, j’ai vu quatre à cinq cas de naevus possiblement polymorphes comme le vôtre essentiellement pour les compagnies d’assurances, mais je n’en ai traité aucun pour la bonne et simple raison que, comme je vous l’ai dit, le mal ne prévient pas.
“Quand à savoir ce qu’il est advenu à ces assurés et s’ils en sont morts !
“Trop rare, trop rapide, pas rentable C’est plutôt du ressort des médecins légistes qui nous consultent à l’occasion. Vous savez on peut ranger ce type d’affection dans ces maladies orphelines qui n’ interressent pas les laboratoires. Peut-être plusieurs cas dans le monde par an, juste de quoi alimenter les manuels de dermatologie pour que nos étudiants se fassent les dents.
Pour faire bref, sauf à pratiquer une biopsie par semaine, on ne peut pas davantage prévoir les risques encourus par un porteur de naevus polymorphe comme vous que , je ne sais pas moi … un accident d’avion, par exemple. En tous cas, demander une surprime pour ça, elles ne s’embêtent pas les assurances ! »
A quelques mois de là, pris en surnombre en raison de l’urgence, Marc Martin se retrouvait devant la piquante dermatologue et son air rieur :
«Ah ! Quelle journée, certains clients me feront mourir! Mais je vous ai déjà vu, il me semble. Ah oui ! Mr Martin, dit-elle en consultant sa fiche, une question d’assurance, alors ce prêt ?
« Bah, le prêt ! fit Marc, en retirant chaussures et pantalon, non, regardez plûtot… »
La dermatologue poussa un léger cri où la surprise se mêlait à l’admiration en découvrant la tache café au lait qui avait envahi à présent tout le bas du corps.
« Seigneur Dieu ! Très intéressant, c’est … fantastique, ajouta-t-elle entre ses dents pour elle-même. Permettez que je prenne une photo pour notre revue demanda –t-elle en sortant l’appareil du tiroir sans attendre la réponse.
Extraordinaire, inouï ! Et, naturellement vous ne souffrez pas ! Bon on va faire une batterie de tests, mais je suis convaincue que ça ne donnera rien.La dermatologue avait déjà retrouvé son sang-froid et ses gestes professionnels.Le liseré est net, ce n’est pas un polymorphe, c’est déjà ça! Sinon ne ne seriez pas là, d’ailleurs, suis-je bête!
Pour la biopsie, je fais un mot au professeur Chatel, de notre CHU, mon ancien « coach », comme on dit maintenant. Vous avez de la chance, c’est la référence française en dermatologie.
Je donne aussi des consignes à mon assistante pour qu’on vous passe en priorité à mon cabinet pour qu’on examine les résultats d’analyse. Extraordinaire, vraiment, très, très intéressant. A très bientôt, j’espère, Mr Martin ! »
Dans la scène suivante, lorsque le professeur Châtel suivi d’un aréopage de blouses blanches fit irruption dans la chambre où Marc se réveillait de l’anesthésie, il resta bouche bée pendant plusieurs secondes …Puis il leva ses grands bras au ciel en signe d’impuissance et se tournant vers une interne lui demanda de sa belle voix grave :
« Mademoiselle, auriez vous l’obligeance de prendre quelques clichés pour nos archives, pendant qu’il est encore temps. »Et, tendant la main, « Le dossier, s’il vous plait, Merci ! »
« Tous les examens sont normaux » fit le professeur en tournant les pages, « et je vous donne en mille que la biopsie le sera aussi. Stupéfiant ! »
Dans une demi conscience, Marc, dont la tache café au lait s’étendait à présent sur l’ensemble du corps à l’exception de la tête et des mains, sentit qu’on rabattait le drap sur lui puis il entendit la voix de stentor du professeur le bercer dans une suite de mots sans queue ni tête : « Vous en verrez de plus en plus, les jeunes, de plus en plus… réchauffement…repigmentation…oh, moi, je pars en retraite l’année prochaine…chaos génétique… ogm… barrière des espèces…. » Une fois disparu l’essaim médical, Marc replongea dans ce sommeil cauchemardesque qui accompagne presque toujours les sorties d’anesthésie.
IL rêva qu’à présent la tache avait non seulement envahi tout son corps mais s’était revêtue d’une couche de poils épais, pieds, mains et visages compris.Puis son rêve l’entraîna dans une rue grouillante de véhicules de pompiers et de police, toutes sirènes hurlantes avec, en boucle, le bruit assourdissant des annonces de haut-parleurs : « Le zoo brûle. Attention aux animaux ! Rentrez chez vous ! »
Marc, lui, n’en eut pas le temps car ne vit pas le gigantesque filet que trois pompiers avaient jeté sur lui avant de le cagouler, le ligoter et le plaquer au fond d’un camion dans les vapeurs de gas-oil.
Lorsqu’on lui retira sa cagoule, il était accroupi sur un sol en ciment, à coté d’un demi régime de bananes déchiquetées. Une bande d’ enfants, parmi lesquels il reconnut la fille de son voisin divorcé, le regardait d’un air étonné en lui jetant des sortes de graines à travers des barreaux.
Soudain, une sonnerie retentit et un vieil homme manchot à casquette passa en criant « On ferme ! »
A la seconde sonnerie, Marc tâtonna jusqu’à son portable programmé en mode réveil.
En ouvrant les volets de son coquet pavillon d’Epernay, il constata que le temps était splendide. Il se sentait reposé, plein d’énergie, « prêt à escalader la journée par la face nord », comme il avait coutume de plaisanter.
Il s amusa de constater que ses jambes de sportif étaient indemnes de la tache café au lait qu’on trouvait sur le haut de la cuisse gauche de sa femme. La découverte sur la table du salon de la lettre-type d’un certain professeur Châtel, directeur du service d’ophtalmologie du CHU, adressée à sa femme pour reporter un rendez-vous lui laissa une vague impression de déjà vu.
Par contre, le spectacle, sur la table de la cuisine, d’un demi régime de bananes déchiquetées au milieu de cacahuètes lui arracha un cri. Alors qu’il s’ apprêtait à glisser le demi régime dans la poubelle, il entendit depuis la salle bains la voix inquiète de sa femme:« C’est toi, Marc? Qu ’est ce qui se passe, ? »
Sa réponse tint en un mot « rien ! ».
Meschers, le 17 aout 2007
Précisions:
Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture sur le genre fantastique animé du 12 au 17 aout 2007 par Pierre Danger à l’Espace du Possible.
Au menu de cet atelier de cinq séances de 2 h:
1ère séance : Présentation de la littérature fantastique. Puis,rédaction en 30 minutes du résumé d’un récit fantastique avec personnages imposés tirés au sort. (Marc Martin, 44 ans, marié, expert comptable, etc….)
2ème séance : 30 minutes d’écriture posant le cadre en plaçant au fur et à mesure au bout de 10 min dans le récit les mots inducteurs suivants énoncés à quelques minutes d’intervalle : défaite, fleur, carrière, terreur, régiment, moqueur, blanc(he).
3ème séance : Suite en écriture libre pendant 30 mm
4ème séance : Suite pendant 30 mn d’écriture avec la double contrainte
( tirée au sort) de situer la suite de l’histoire dans une chambre et d’y décrire un événement imposé, en l’occurence un incendie.
5ème séance : Dénouement en écriture libre pendant 20mn,avec la contrainte pour tous les participants de terminer leur récit par la phrase : Sa réponse tint en un mot « Rien ! »
Et naturellement durant ces cinq séances,en continu, l’ oreille attentive et la bienveillance inépuisable du Maître…
Michèle LECERRE
LE SILENCE DE L’ARBRE
Leurs cris m’obsèdent. Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent sur mes résultats scolaires, mais est ce que c’est normal à 11 ans de réfléchir à une rédaction sur le bonheur dans ce bruit ? Bonheur, tu parles ! Tous les soirs, tous les soirs, c’est injures et compagnie. Moi et mes frères, on n’ose plus broncher, on se fait transparents, inexistants. Rien qui puisse en rajouter. On n’a jamais été aussi sages. Mais non, il y a toujours un nouveau sujet qui- faites moi rire- brise l’harmonie familiale. C’est comme si les objets s’animaient pour créer de nouveaux sujets de dispute. La voiture tombe en panne. Forcement, c’est maman qui conduit comme un pied. Une fuite d’eau ? C’est papa qui serre les robinets comme un bœuf. Même le chien qui tombe malade, les frais de vétérinaire, tout ça. Et bien, c’est maman qui le gave comme un ours et papa qui le traite comme un chien, qui l’a miné, comme il nous mine tous, qu’elle lui dit en passant.
Eux, papa et maman, ils ne se rendent pas compte comme tout ça est mauvais pour nous. Gerald, mon grand frère a carrément cessé de manger à table avec la famille. Il grignote des chips dans sa chambre, une défaite personnelle pour maman qui, comme elle dit, se tue à cuisiner pour nous. Quant à Martin, le petit, il s’est pris d’une passion pour les fleurs qui est franchement étrange pour un garçon de 9 ans. Tous ses copains se moquent de lui, il va en classe avec terreur, et dès son retour se plonge dans ses bouquins de CAP fleuriste. C’est mal parti pour en faire un ingénieur, dit ma mère quand elle le trouve dans sa chambre au milieu des pulvérisateurs et sacs d’engrais.
Cette famille va à vau-l’eau, je vous le dis. Quant à moi qui avait un régiment de copines, plus personne ne veut entendre parler de moi, avec mes problèmes. Il parait que je suis obsédée par ça, les disputes de mes parents. Que c’est pareil partout et que les autres ne le font pas partager à tout le monde.
Ben oui, mais moi, je ne veux pas qu’ils divorcent. Parce que j’ai déjà vu comment ça se passe, chez les autres, sous leurs airs moqueurs. Les parents se disputent un peu, puis de plus en plus. Et puis, un jour, ils divorcent. Et la première chose qu’ils font, c’est de vendre la maison. Et ça, moi, je ne peux pas. Je ne leur pardonnerai jamais si je dois quitter cette maison.
Parce qu’ici dans le jardin, il y a deux choses. Mon arbre magique, qui exauce parfois mes vœux, mais parfois seulement. Et puis, au fond du jardin, il y a la petite porte vers le cabinet de Mélina.
Il faut que je vous parle de Mélina, de son étrange carrière. Mélina, elle est belle, d’une beauté qui vous donne envie de s’allonger dans ses bras. Mais elle est si particulière que certains matins, je me demande comment elle fait pour être elle. Il faut dire que sa beauté, elle la porte sur une seule jambe seulement. Mais surtout ce qui la rend si précieuse à mes yeux, c’est son métier d’écouteuse. Tout le monde va chez Mélina raconter ses problèmes. Elle ne parle pas, non, elle écoute, et c’est comme si elle pouvait blanchir vos soucis à l’eau de Javel. C’est-à-dire qu’ils sont toujours là, mais plus clairs. Bien sur, Mélina sait tout des disputes de mes parents. D’abord, je lui raconte tout, ça m’aide après à me concentrer sur la rédaction du bonheur, le truc que je devrais faire au lieu d’écrire ça. Mais Mélina, c’est comme si elle savait avant moi. Quand les disputes ont commencé à monter de plus en plus, parce que maman pense que papa a une maîtresse -et pas une d’école, une comme dans les séries télé- et bien Mélina savait jusqu’aux injures échangées ce soir-là.
Il faut dire qu’il n’y a pas que moi dans la famille qui vais voir Mélina. Tout le monde y passe, chez l’écouteuse. Au début, maman n’aimait pas trop y aller. C’était presque la seule du coin qui résistait à l’effet Mélina. En même temps, c’est assez normal, parce que si on les met côte à côte, on voit tout de suite qu’elles ne sont pas faites du même bois. C’est plutôt velours contre métal, même !
D’un coté Mélina, la douceur lente incarnée, sa façon de juste pencher la tête en écoutant, un tranquille sourire installé. De l’autre, maman, debout sur ses deux jambes, toujours en train de bouger, branchée 220 volts. Mélina a des cheveux longs très blancs, qu’elle natte, de dos on croirait une gamine et encore, personne n’oserait se coiffer comme ça au collège, à moins de n’avoir jamais lu une bonne revue de filles. Maman, c’est cheveux courts, pratico pratique comme elle dit. Ça va encore quand ce n’est pas elle qui recoupe les mèches de devant, faute de temps pour le coiffeur. Ça repoussera, qu’elle dit quand je lui montre mes revues. Quant aux vêtements, et bien, c’est comme si l’une était une princesse à une jambe, et l’autre, je ne sais pas moi, une plombière. (Pas en glace, non).
Maman, elle dit que ce qui compte, c’est ce qu’il y a à l’intérieur des gens. Peut être, mais moi je crois que si elle soignait un peu plus son extérieur, papa n’aurait pas voulu visiter l’intérieur d’une maîtresse.
C’est ce que j’ai dit à mon arbre magique, je voudrais que maman ait l’extérieur d’une maîtresse. Parce que pour l’intérieur, il n’y a pas photo, maman elle bat tout le monde et de loin. Tenez par rapport à Mélina, que tout le monde admire tant. Mélina, c’est à peine si elle bronche. Elle fait « Hon, Hon » en écoutant, et oui, c’est bête, mais ça soulage. Maman, elle, elle parle. Elle met des mots savants sur tout. Sauf quand elle crie, là c’est le bestiaire qui s’agite.
Mais bon, maman, elle aussi, a fini par tremper à l’effet Mélina. Comme nous tous, elle file par la petite porte du jardin. Et même, quand elle revient, et bien, c’est comme si elle avait collé un peu de velours sur son métal à pile. Tiens, récemment, elle a décidé de se faire pousser les cheveux. Pas parce que ce sera plus joli, hein, mais parce que comme ça, plus jamais besoin de coiffeur. Pour l’instant, on ne peut pas dire que ce soit terrible, mais ça progresse. Je dirai même que ses cheveux poussent à une allure incroyable, comme s’ils se disaient « si on ne se dépêche pas d’atteindre la bonne longueur, on va y repasser à l’auto coupe, celle qui n’est pas grave parce que ça repoussera. » Comme j’ai dit à mon arbre, moi, je ne veux pas que la maîtresse de papa remplace maman dans son cœur. Et quand même, d’après mes revues de filles, une bonne coupe, ça y fait.
Tout le monde croit que c’est parce que maman va de plus en plus chez Mélina qu’elle se féminise. Mais moi, je sais que c’est grâce à moi et mon arbre. Mon arbre et moi. Moi, parce que je dis à maman quoi mettre comme vêtements, je prends des idées dans les magazines de la salle d’attente de Mélina. Même, je lui vole des tenues dans les magasins en disant que c’est la mère d’une copine qui n’en veut plus. Et mon arbre, parce qu’il fait que maman m’écoute. Elle me dit « c’est bien d’avoir une fille », et hop, elle met la jupe que je lui ai apportée. On pourrait presque croire que les choses vont aller mieux.
Mais ça, c’était avant la rencontre, pardon La Rencontre. J’avais réussi à emmener maman dans la ville d’à coté faire du shopping, un truc qu’elle abhorre, elle qui considère que si quelque chose lui va, c’est pour les 20 années à venir. Et là, sur le parking du centre commercial, je vois de loin papa, les bras chargés de paquets. Je ne dis rien à maman, peut-être qu’il prépare la fête des mères cinq mois à l’avance, sait-on jamais. Mais derrière lui, qui voilà, Mélina, toute en béquilles et en nattes blanches, sautillant sur sa jambe gauche pour le rattraper. Il l’attend, pose ses paquets, et lui passe tendrement un bras autour de la taille. Elle s’appuie sur lui comme sur sa jambe manquante, il lui colle son nez dans le cou. Et c’est bien sur le moment que maman choisit pour les apercevoir. « Salope d’unijambiste ! », elle hurle, et ou, ça c’est maman, de la précision jusque dans l’insulte, pas de problème, tout le centre commercial sait de quoi il retourne.
Personne n’avait jamais pensé que Mélina puisse être la fameuse maîtresse, justement à cause de son unique jambe. En même temps, ça n’a pas l’air de le gêner beaucoup papa, en ce moment. Quelque part, je suis fière de son ouverture à la diversité. Faut dire qu’on nous rebat les oreilles à la télé de l’intégration des handicapés. Lui, il s’est impliqué à fond, on peut dire.
Je passe l’enfer domestique qui s’ensuit, inutile de dire que côté shopping, on n’a pas vu grand-chose. Par contre, de retour à la maison, grand spectacle. Sons et lumières. Maman hurle, papa s’enfuit. Concrètement, il quitte la maison, tout en valises et sous les injures. La porte du fond du jardin est fermée et, je vérifie, fermée à clef par Mélina. Plus de passage vers ses oreilles, mais je me vois mal aller lui dire ce qu’elle sait déjà et pour cause.
Maman refuse de dormir dans le lit conjugal, et dans un éclair de génie -on est en janvier quand même- plante une tente sous mon arbre magique. Elle établit le campement, là, juste entre notre maison et celle de Mélina, avec vue sur les deux. Moi, je sais bien que c’est inutile de surveiller Mélina, elle est partie aussi, embarquant sa chaise roulante dans la voiture. Elle ne la prend que pour ses longs voyages, les vacances, les congrès d’écouteurs. Je crois qu’on n’est pas prêt de la revoir.
Et voilà, cette maison qui ressemble à n’importe quoi.
Mes frères font ce qu’ils veulent, c’est programme chips et fleurs sans retenue. Moi, j’essaye de mettre de l’ordre, d’assurer un minimum. Je signe les cahiers de toute la famille en imitant les paraphes de papa ou maman. A mon avis, toute la ville sait, grâce à « salope d’unijambiste » hurlé un samedi après midi devant 500 témoins. Les profs et maîtresses font mine de rien, et je m’écris même des petits mots d’excuse pour m’occuper de maman.
Six jours maintenant qu’elle campe. Je vais la voir dans sa tente, je lui natte les cheveux, lui apporte à manger. En passant, j’engueule mon arbre magique. « C’est réussi, je lui dis, sur ce coup là, tu aurais pu assurer un peu plus ». Bon, d’accord, c’est moi qui ai voulu aller au centre commercial. Mais qui aurait pu se douter que papa y ferait du shopping avec l’écouteuse, la salope unijambiste !
A vrai dire, je n’aurai pas du faire de reproches à mon arbre. Le septième jour de camping sous l’arbre, celui-ci s’affaisse sur la tente de maman.
Et nous voilà partis pour trois mois d’hôpital. Maman a été touchée à la tête et aux jambes. Une branche l’a rendue presque muette, enfin, disons qu’elle a perdu son vocabulaire. Le choc a fait blanchir ses cheveux d’un seul coup. Et bien sûr, elle a perdu la jambe droite. Je dis « bien sûr », parce qu’en fait, tout ça c’est ma faute. L’arbre magique a fait de maman une Mélina bis.
Elle a donc, tout comme l’écouteuse, de longs cheveux tout blancs, une seule jambe, la gauche aussi, et des phrases qui se limitent désormais aux mêmes « hon, hon » que notre ex-voisine. Et puis, elle qui bougeait tout le temps, et discourait sans cesse, la voilà maintenant dans cette indolence muette. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est d’écouter.
Franchement, mon arbre, je ne suis pas sûre que tu ais choisi la solution la plus simple à l’adultère unijambiste. Enfin, bon, puisque c’est fait maintenant, autant le jouer à fond.
J’ai trouvé moyen de franchir la barrière entre l’ex maison de Mélina et la nôtre. J’habille donc maman des pantalons spéciaux taillés pour Mélina, pris chez elle, comme finalement le reste de sa garde robe. Qu’elle vienne s’en plaindre, pour voir ! L’écouteuse n’a toujours pas montré une oreille. Quant à papa, c’est silence radio, on a juste des virements en guise de nouvelles. Sûrement qu’il ne sait rien des derniers événements. Ça risque de lui faire un peu bizarre s’il revient.
Et d’ailleurs, ce matin, au cours d’une de mes virées shopping gratuit chez l’écouteuse, je trouve une lettre dans son courrier. Je regarde toujours, pour savoir si papa la croit toujours ici, et lui donne des nouvelles. C’est bien lui, et voilà ce qu’il dit :
« Mélina, je t’en prie, disparaît de ma vie,
c’est ma femme que j’aime, je te l’ai toujours dit.
Même si ton écoute m’a plus que fléchit.
Mais d’elle, j’aime tout, les mots et l’énergie,
Le fait qu’elle bouge sans cesse, et fonce dans la vie…
Demain de ma famille, je reviendrai quêter
Un impossible oubli, un pardon trop léger.
Si tu peux, quitte la ville, je t’aiderai à ça,
Mais jamais de ma vie, je ne veux plus sur toi,
Poser mes yeux meurtris, et mon cœur en émoi. »
Ma foi, quand je disais que la métamorphose de maman allait lui faire un choc, j’étais presque optimiste.
Je vais au pied de l’arbre, et quand je dis « au pied » c’est plutôt à son chevet. Je lui dis « ben mon arbre, et qu’est ce qu’on fait de ça ? » et je lui lis la lettre. Et je dois dire que pour un arbre aussi magique, il se rend compte de ses limites. Sa réponse tient en un bruissement : rien.
(Ce texte a été écrit en Août 2007 dans le cadre de l’atelier d’écriture sur le conte fantastique animé par Pierre Danger)
Élisa RIGA
L’INVERSÉ
Ciel et terre s’inversaient. Castor, chancelant, ouvrit la porte. Des contours imprécis et agités se dessinèrent dans la pénombre ; une table basse, une télévision, une armoire et… le divan ! Castor s’y effondra et sentit l’odeur du cuir lui emplir les narines. Sa tête glissa dans la forme qu’elle avait creusé au fil de toutes ces nuits, excepté peut-être celles où il avait été accompagné d’une femme. Il sentit la brume monter à sa gorge et il sombra de l’autre côté de son existence.
Quand le jour parut, son habituelle nausée lui soulevait le sternum. Il se leva et se dirigeait vers la salle de bain lorsqu’il reconnut des bruits de flacons que l’on prend et repose. Il s’immobilisa un instant, ne sachant que faire pour éviter cette femme terrible et terriblement belle.
-Castor ! C’est toi ?
Sa voix était comme une lame.
-Castor ! reprit elle, il faut absolument que je te présente quelqu’un.
Les bruits de flacons s’interrompirent et il perçût alors des pas qui descendaient l’escalier.
Sa mère apparût, baignée dans la lumière, mais surtout, accompagnée d’un homme. Tandis que de ses mots glacés et tranchants, elle lui apprenait comment elle l’avait rencontré, Castor étudia l’inconnu.
Son regard allait du fils à la mère avec une sérénité qui lui donnait un air d’infinie bonté, et son sourire bienveillant découvrait une dentition parfaite. Quant à ses mains, elles étreignaient la mère d’une tendresse dont les émanations frappaient Castor de plein fouet.
Cet homme était répugnant. Tout autant que son prénom : Crésus
Castor était envahit par un brouillard qui l’aveuglait. Il se leva en titubant et sans souffrir des coups qu’il se portait, se rendit à la salle de bain. Il fit couler une longue chute d’eau froide sur sa nuque. Les gouttes ruisselaient sur ses tempes qui battaient à lui en rompre le crâne. Il entendit Aline qui l’appelait à travers la porte et s’assit. Prostré, la tête entre ses mains tremblantes, il resta là toute la nuit. Avait-il réellement dormi avec une fille cette nuit là ? Oui, il se rappelait l’avoir entendu chuchoter dans le trou de la serrure par laquelle, sans doute, son âme s’était enfuie, laissant seule cette carcasse tourmentée.
Enfin, il se redressa avec les premiers rayons du soleil, se promettant de ne plus consommer ni femme ni alcool. Son esprit était à nouveau là qui l’habitait de toute sa crainte et de sa volonté de changer.
Il descendit les escaliers, résolu, cette fois-ci à trouver un appartement et quitter, une bonne fois pour toutes, cette maison où la folie le gagnait.
Dehors, la brise caressait tout son corps et semblait le pousser à prendre la route… il chemina un certain temps dans les ruelles aux pavés saillants puis entra enfin dans la petite agence immobilière.
Il parcouru les propositions : des villas, des domaines à bâtir, et les appartements.
-je peux vous aider ?
Une jolie jeune fille à l’air candide lui souriait.
-eh bien je cherche… le sang lui monta aux joues… un appartement pas trop cher
-je vois
Elle disparut derrière son ordinateur. Lorsqu’elle leva la tête, son visage était illuminé par un grand sourire triomphant. Castor ne put s’empêcher de se demander si la jeune fille gratifiait chaque client de ce même sourire, qui lui donnait des palpitations…
-je peux vous proposer celui-ci… un prix raisonnable, au centre ville. Bien sûr il n’est pas très spacieux mais vous ne m’avez rien dit de vos exigences, donc…
-pas trop grand, ce serait parfait, dit-il, plantant son regard dans le sien.
Les formalités furent très vite achevées et lorsque Castor eut fait les quelques pas qui l’éloignaient de l’agence, il s’adossa au mur et ferma les yeux.
Une vie sereine où ne serait pas cramponnée à lui la perpétuelle angoisse de croiser celle qu’il tenait en horreur. Matins paisibles et peut-être –qui sait ?- cette jeune fille lui servant un café serré, juste comme il les aimait…
Il rouvrit les paupières, éclata de rire et se remit en chemin, se tenant les côtes tant il rigolait. Les deux vieilles dames qu’il croisa le regardèrent, interloquées. Il les salua entre deux gloussements.
-C’est honteux, dit l’une d’elles
-Oui, approuva l’autre, et dire que ce sont ces personnages qui deviennent père de famille !
Il gravit l’escalier tortueux qui menait à la maison. Lorsqu’il ouvrit la porte, son rire s’interrompit aussi soudainement qu’il lui était venu. L’air était lourd et lui comprimait le crâne. Je quitterais cet endroit avant de devenir fou.
-Vraiment mon chéri ? Te déciderais-tu à couper le cordon ombilical ?
Son sang se glaça, il s’immobilisa, ravala sa salive et tenta de surmonter sa peur. Non, il ne lui ferait pas cette joie, même pas la dernière. Il redressa la tête et lui jeta le regard le plus dédaigneux dont il se sentit capable.
Sa mère le contempla avec amusement. Une petite lueur brillait dans ses yeux. Elle poussa un soupir exagéré puis dit d’une voix doucereuse :
-Crésus a préparé une paella spécialement pour toi.
Puis sur le ton de la confidence :
-je lui ai dit que tu en raffolais…
Castor abandonna son manteau et quitta le vestibule.
Cela devait faire une dizaine de minutes que la lumière se faufilait dans l’obscurité de la chambre, révélant par faibles halos quelques vêtements épars sur le sol. Pour seul mobilier, une petite table dans un coin. Posés dessus, des bâtonnets d’encens, la photo d’un jeune couple, des places de cinéma, et d’autres objets que Castor ne pouvait pas encore discerner. Il prit une grande inspiration et un sourire se dessina sur ses lèvres. Il referma les yeux.
Qu’il se sentait changé depuis son déménagement! Le reflet que lui renvoyait désormais le miroir n’était plus celui d’un garçon aux cernes marquées et au regard nerveux. Une expiration prononcée interrompit sa méditation pour un court instant. Il posa sa main sur celle dont il distingua les contours mais il n’y eut aucune réaction à sa caresse. La respiration à côté de lui était une berceuse. Il se rappela la sienne, autrefois haletante au premier bruissement, au moindre craquement, au seul son de la voix de sa mère.
Il se mit à simuler en silence ses malaises d’autrefois et enfonça ses ongles dans la couverture. La femme à côté de lui changea de position et lui tourna le dos. Il interrompit son jeu et posa sur elle un regard tendre et bienveillant.
Il attendait qu’elle s’éveille, hésitant à la tirer lui-même de son sommeil. Il avait prit une décision : cette femme, il voulait l’aimer toute entière, en faire sa possession. Cette femme, il voulait l’épouser. Il la choierait, la comblerait de tous les plaisirs possibles. Leurs nuits seraient aussi étoilées que leur jours ensoleillés. Ils parcourraient le monde et tous deux deviendraient semblables à ces voyageurs qu’elle regardait avec envie à la télévision, ils…
Une explosion de joie se fit en son fort intérieur. Il n’y tint plus et posa délicatement ses doigts sur l’épaule de sa bien aimée.
Soudain, le temps s’immobilisa et l’air devint glacé. Lentement, elle tourna vers lui son visage. Ses yeux avaient un éclat maléfique et un sourire moqueur retroussait ses lèvres. Ce sourire, Castor n’y répondit pas, il était devenu d’une extrême pâleur.
Le visage qui était tourné vers lui était celui de sa mère.
(Ce teste a été écrit par Élisa Riga – 15 ans – dans le cadre de l’atelier d’écriture sur le conte fantastique animé par Pierre Danger en Août 2007)